Un visage dans un cadre, toujours cette même photo, posée sur le buffet. Il paraissait bien vieux, elle paraissait heureuse. Et puis cet autre cadre, sur le mur, représentant un port, un pays bien lointain qu’elle me contait parfois. De grands souvenirs, de beaux souvenirs et un grand désarroi, voilà ce qui meublait la vie de Rosalie.
Elle était arrivée en bateau, dans le port de Marseille, ses yeux chargés de larmes et de regrets. Elle souffrait en silence de cette séparation, de cet arrachement d’avec sa terre natale. Mais heureusement, il était là, lui, son homme, sa vie, son espoir auquel elle se raccrochait tous les jours.
Une nouvelle vie à reconstruire, l’installation dans un HLM d’une banlieue de province et sa sœur, restée là bas, loin d’elle, du côté d’Avignon, il fallait réapprendre à vivre, autrement, avec d’autres, subsister.
Très vite elle se fit de nouveaux amis, des amis de là bas et des amis d’ici jusqu’au jour où sur son chemin, elle croisa une femme et ses 3 petits enfants.
Elle s’improvisa nourrice, elle qui n’avait jamais eu besoin de travailler. Le bonheur renaissait, les enfants la comblaient pour elle qui n’avait jamais pu en avoir.
Le 25 mai 1973, le monde s’est écroulé, elle a perdu l’espoir, elle a perdu la joie. Lui, si fort, si aimant, lui sa force pour tenir, lui, son mentor, son homme pour la vie la laissa toute seule, l’abandonna d’un coup.
Il ne lui restait qu’une seule chose, les 3 enfants dont elle était fière de présenter comme les siens aux amis de passage.
S’en suivirent des années de souffrance, des années de cimetière, une maladie naissante et puis le train du non-retour.
Rosalie m’a vu naître, j’étais un de ces 3 enfants, elle était ma nourrice. Elle parlait fort et beaucoup comme les gens de là bas. J’allais souvent la voir et puis de moins en moins jusqu’au jour où je l’ai vu, je l’ai vécu sa maladie, en pleine face. Assise dans son fauteuil, elle parlait doucement, elle tremblait de partout. Elle me parlait de lui.
Je l’ai revu un jour, quelques mois plus tard, dans une église glaciale. J’entendais ses histoires, j’entendais son accent.
Et dire que je n’ai même pas son visage à mettre dans un cadre.
Pourquoi écrire sur elle ? Parce que j’étais chez elle ce fameux jour d’orage, parce j’étais sur les genoux de sa sœur. Parce que je ne peux pas manger de Paella sans penser à elle qui la faisait si bien (ses parents étaient d’origine espagnole), parce que je ne peux m’empêcher de penser à lui le jour de ma fête, ce jour où je me suis allongée sur lui et j’ai pleuré comme si je comprenais la situation du haut de mes 15 mois. Parce que j’étais un de ses enfants et que je lui dois bien ça.
juin 2007
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